Rachida DATI depuis quelques semaines explique
à qui veut l’entendre que son bilan est formidable et qu’elle a fait adopter de
nombreuses réformes qui ont en profondeur amélioré la Justice.
Elle a fait parvenir courant avril à la presse (et à elle seule, les
personnels du monde judiciaire n’en ayant pas été destinataires, chacun
comprendra pourquoi !) une liste de ses 30 réformes. Si quelques améliorations
sont en effet à mettre à son crédit (comme la sécurisation accrue des
juridictions), force est de constater que le bilan global est loin d’être aussi
satisfaisant qu’annoncé.
Que retrouve t’on dans ce tableau que Rachida DATI voudrait idyllique
?
- Des réformes portées par ses prédécesseurs et votées avant juin 2007,
comme celles relatives au droit de la filiation, au droit de des entreprises en
difficultés (juillet 2005), au droit des tutelles et au droit du surendettement
(mars 2007).
- Des réformes à ce jour ni votées, ni même présentées au parlement et donc
encore moins mises en oeuvre. Ainsi en est-il de la réécriture du Code pénal et
du Code de procédure pénale, du code de la justice pénale des mineurs, de la
loi pénitentiaire, de la réforme de l’autorité parentale. Appeler à la
réflexion sur des thèmes, mettre en place des commissions ad hoc, composées en
grande partie de fidèles qui rendront des rapports conformes à la commande
initiale est une chose, mettre en oeuvre les réformes préconisées en est une
autre. Combien de comités, commissions, missions de réflexion ont accouché de
rapports dont les préconisations n’ont jamais été mises en oeuvre ?
Commission COULON sur la dépénalisation du droit des affaires, commission
GUINCHARD sur la répartition des contentieux ou mission confiée au Premier
Président de la Cour de Cassation sur la récidive des délinquants sexuels, les
exemples ne manquent pas ! Curieuse conception de la politique qui veut
que le verbe remplace l’action et que l’annonce d’une nouvelle loi soit plus
importante que son vote et sa mise en oeuvre !
- Des réformes en matière de droit pénal et de procédure pénale, certes
voulues par le Président de la République, certaines promises pendant la
campagne présidentielle, comme l’introduction des peines planchers, d’autres
imposées sous le coup de l’émotion après des faits divers, comme la rétention
de sureté et le jugement des irresponsables. Mais pour quel résultat
tangible ? Une baisse de la délinquance violente ? Au contraire elle
a augmenté ! Une baisse du taux de récidive des délinquants sexuels ?
Trop tôt pour le dire le dispositif adopté sera au mieux mis en oeuvre dans 15
ans … si d’ici là, il n’a pas été abrogé compte tenu des problèmes juridiques
qu’il pose et des critiques formulées par le commissaire aux droits de l’homme
du Conseil de l’Europe !
- Enfin, bon nombre de réformes de pure façade, destinées à faire croire à
l’opinion publique que les choses changent et que notamment les victimes sont
protégées. Ainsi en est-il, entre autres, de l’instauration de pôles anti
discriminations ou de juges des victimes, qui ont surtout permis à la Ministre
de communiquer. Car c’est bien là le tour de force de Rachida DATI depuis deux
ans, communiquer encore et toujours sur tous les sujets pour autant qu’ils lui
soient favorables. Jamais les services de communication du ministère n’ont été
aussi importants en personnels, jamais les sommes dépensées pour la seule
promotion de la Ministre n’ont été aussi élevées (plus de 3 millions d’euros
pour les seuls 6 derniers mois de 2007).
Mais étonnamment il est de réformes et des comportements dont Rachida DATI
ne se vante pas. Et pourtant c’est paradoxalement surtout celles là dont les
magistrats se souviendront dans quelques années ! Hélas ! Une
politique continue de mise au pas des juges et procureurs, des atteintes
incessantes à leur indépendance et à leur statut. Pressions sur les procureurs,
limités dans leur liberté de parole à l’audience, convoqués sans égard à la
chancellerie, limogés sans raison … Mises en cause personnelles. Tout le monde
se souvient de la très regrettable affaire de Metz et de la convocation de
magistrats nuitamment par l’inspection des services judiciaires à la demande de
la Ministre après qu’un mineur se soit suicidé en prison … Enfin et surtout,
mise en minorité des magistrats au sein du CSM, au profit de personnalités
nommées par le pouvoir politique, rompant ainsi avec le nécessaire équilibre
existant dans toutes les démocraties et constamment rappelé par les instances
internationales notamment européennes.
Une politique également du mépris (le dernier épisode sur la sournoiserie
supposée des magistrats en étant le paroxysme) et du refus assumé de toute
concertation. La réforme de la carte judiciaire en a été l’exemple le plus
marquant, mais il n’est pas le seul. Rachida DATI va quitter la place Vendôme
dans quelques jours ou quelques semaines. Il y a deux ans, Président de la
République et Premier Ministre annonçaient que les ministres devraient rendre
compte de leur action et être évalués. L’évaluation de Rachida DATI n’a pas été
faite au niveau gouvernemental. Et pourtant, elle est indispensable, ne serait
ce que pour montrer à son successeur l’immensité de la tâche qui sera la sienne
et faire comprendre à l’opinion publique que contrairement aux annonces faites,
la Justice n’a pas été réformée !
L’USM s’est attelée à cette tâche et, avec les moyens qui sont les siens et
son regard de professionnel, s’est livrée à une analyse qui se veut objective
des réformes annoncées (cf « les 30 pseudo réformes de Rachida DATI à la
loupe »).
Malgré l’auto-satisfecit de la Ministre, il est évident que le bilan est
mauvais. La Justice n’a pas été réformée. Elle n’est pas plus efficace
aujourd’hui qu’hier. Elle n’a pas davantage de moyens de fonctionner et ses
personnels, avocats, magistrats et tous les personnels qui, au ministère ou
dans les tribunaux, concourent à l’oeuvre de justice sont désabusés, amers,
voire en colère. Rachida DATI n’aura pas la moyenne. Son bien piètre passage
place Vendôme ne laissera guère de bons souvenirs et il est peu vraisemblable
que les magistrats la regrettent ! Quel gâchis !
Christophe REGNARD Président de l’USM
Les 30 « pseudos réformes » de Rachida DATI à la
loupe
Rachida DATI a dressé elle-même la liste de ses réformes. Il est donc aisé
de reprendre cette liste et de commenter chacune d’entre elles.
I – Protéger
__1 - Création des juges des victimes, des bureaux d'aide aux victimes et du
service d'aide au recouvrement des victimes d'infraction (SARVI)__ Le décret
instituant les juges délégués aux victimes a été publié au journal officiel le
15 novembre 2007. Ses dispositions sont entrées en vigueur le 2 janvier 2008.
La réforme s’est mise en place à effectif de magistrats et de greffiers
constant. Des magistrats ont été désignés dans chaque juridiction. L’USM, tout
comme les avocats d’ailleurs, avait contesté la nécessité de ce nouveau juge
aux compétences floues, peu conforme aux standards d’un état de droit, dans
lequel le Juge ne peut être aux cotés d’une partie, sauf à risquer de perdre
son impartialité. Depuis la mise en oeuvre de ce décret en janvier 2008,
Rachida DATI ne cesse de se féliciter des résultats de cette réforme en
expliquant encore récemment que depuis le début les juges des victimes ont été
saisis en France à 700 reprises. Si on se livre à un petit calcul rapide, on se
rend compte que 700 décisions ont été prises en 15 mois. La France dispose de
181 TGI. Ce qui signifie que dans chaque TGI, seules 3,86 procédures ont été
traitées. Si l’on divise ce chiffre par le nombre de mois, on se rend compte
que les magistrats sont en moyenne au niveau national saisi une fois tous les 4
mois. Pire, un rapport commandé fin 2008 à l’inspection des services
judiciaires a conclu que, dans près de la moitié des cas, la demande avait été
mal dirigée par le justiciable et que le JUDEVI n’était pas compétent pour en
connaitre. On voit donc bien l’inutilité de cette réforme. Quant aux bureaux
d’aide aux victimes, s’ils correspondent assurément à ce qu’il était nécessaire
de mettre en place pour davantage accompagner les victimes dans leur parcours
judiciaire, ils n’en sont qu’au stade de l’expérimentation dans 13 TGI depuis
décembre 2008. Il est dès lors difficile d’en tirer toutes les conclusions et
notamment d’apprécier les conséquences sur l’amélioration du traitement des
victimes par rapport aux différents systèmes qui s’étaient mis en place
préalablement de façon spontanée. Enfin, en ce qui concerne le SARVI voté en
octobre 2008, c’est davantage à terme la question des moyens financiers qu’il
conviendra de mettre en oeuvre pour faire face à des demandes de plus en plus
nombreuses, qui se pose.
2 - Rénovation et simplification du code pénal Le Code
pénal a été intégralement réécrit il y a 15 ans dans un souci de
rationalisation et de simplification. Depuis lors, le législateur n’a eu de
cesse de rajouter dans chacune des lois ou presque qui lui étaient soumises de
nouvelles incriminations, rendant le Code pénal plus complexe à appréhender.
Rachida DATI n’a pas dérogé à cette tendance. La loi sur les peines planchers a
notamment terriblement complexifié la matière. La réforme du Code pénal
présentée comme acquise n’en est qu’à l’état de vague ébauche. Le comité LEGER,
faisant suite aux travaux de la commission GUINCHARD, a certes été chargé de
réfléchir à ces questions, mais il a lui-même acté le fait que sa réflexion
porterait essentiellement sur la procédure pénale et pour ce qui concerne le
droit pénal sur « une meilleure définition des incriminations actuellement
à géométrie variable, notamment l’abus de biens sociaux, le favoritisme et le
recel », autant de dispositions déjà examinées par la commission COULON sans
qu’aucune conclusion législative n’en ait été tirée. Rachida DATI s’attribue
une réforme qui n’est pour le moment que virtuelle.
3 - Rédaction d'un nouveau code de procédure pénale Les
mêmes remarques peuvent être faites à ce sujet. Le comité LEGER n’a fait que
déposer un pré rapport, très parcellaire, très contestable et d’ailleurs très
contesté sur la suppression du juge d’instruction. Plus récemment des
avant-pistes de travail sur la procédure d’assises ont été révélées par la
presse. Mais la réforme est loin d’être faite. Engager une réflexion, le faire
savoir, n’est pas réformer !
__4 et 5 - possibilité donnée aux citoyens de saisir directement le Conseil
supérieur de la magistrature et possibilité pour les citoyens de contester la
constitutionnalité des lois (exception d'inconstitutionnalité)__ La réforme
constitutionnelle du 23 juillet 2008 a posé le principe de ce nouveau droit
donné aux citoyens. Nul ne peut ignorer que cette réforme constitutionnelle,
contrairement aux exemples du passé récent, a été davantage portée par l’Elysée
et le secrétaire d’Etat chargé des relations avec le parlement que par la
Ministre de la Justice, y compris dans ses dispositions relatives au rôle et à
la place de l’autorité judiciaire dans l’architecture de l’Etat. Enfin et peut
être surtout, ces nouveaux droits ne sont pas encore en vigueur faute pour la
chancellerie d’avoir pu mener au parlement les projets de loi organique qui
mettent en musique les dispositions constitutionnelles. Si l’avant projet
relatif à l’exception d’inconstitutionnalité a été transmis pour avis au
Conseil d’Etat (sans aucune concertation, ce qui devient hélas une habitude !),
le texte relatif à la saisine directe du CSM par les justiciables vient à peine
d’être diffusé aux organisations syndicales. Il est donc loin, très loin d’être
voté. Il pose par ailleurs, compte tenu de la qualité relative de la loi
constitutionnelle, notamment de ses imprécisions, de nombreux problèmes
juridiques que la chancellerie semble bien en peine de régler. Par contre,
Rachida DATI n’a pas mis en avant, ce qui restera pour les magistrats, mais
aussi pour les justiciables même s’ils n’en ont pas encore conscience, la pire
réforme de son ministère, celle de la composition du Conseil Supérieur de la
Magistrature et la mise en minorité des magistrats au profit de personnalités
nommées par le pouvoir politique. Contraire à tous les standards européens
d’une justice indépendante et impartiale, cette réforme est la pierre angulaire
de la reprise en main par le pouvoir des nominations et de la discipline des
juges. Des magistrats aux ordres, voilà l’avenir ! « Une question de
principe traitée de façon politique », voilà comment en haut lieu on a fini par
décrire cette réforme …
6 - Simplification du droit de la filiation La dernière
grande réforme en la matière date de l’ordonnance du 4 juillet 2005. C’est
cette ordonnance qui date du prédécesseur de Rachida DATI qui a été ratifiée
par la loi n° 2009-61 du 16 janvier 2009. Seuls quelques ajouts à la marge ont
été opérés à l’initiative des commissions des lois des deux assemblées, de
sorte qu’il est abusif pour Rachida DATI de s’attribuer une loi, dont les
dispositions adoptées sous l’égide de son prédécesseur sont en grande partie
dans le droit positif depuis 2005.
__7 - Réforme de l'autorité parentale et amélioration des droits des tiers
qui élèvent un enfant__ Un projet de réforme de ces questions a été envisagé
sous l’égide du secrétariat d’Etat à la famille. Aucun texte n’a été présenté
en conseil des ministres suite à la polémique qui a opposé deux membres du
gouvernement Nadine MORANO et Christine BOUTIN. L’examen en conseil des
ministres a été renvoyé au mois de septembre. A ce jour il n’y a donc aucune
réforme en cours de ces questions, et à supposer qu’il y en ait une un jour,
elle n’est pas directement portée par le ministère de la Justice.
8 - Amélioration de la protection des personnes sous tutelle ou
curatelle La loi réformant les tutelles et curatelles a été promulguée
le 5 mars 2007, c'est-à-dire antérieurement à l’arrivée de Rachida DATI place
Vendôme. Son entrée en vigueur a été différée au 1er janvier 2009, pour
permettre à la chancellerie de rédiger les décrets d’application et de mettre
en oeuvre les moyens humains et matériels de la réforme. La réalité est que les
décrets d’application ont été publiés à la toute fin décembre 2008, après que
les organisations syndicales ont protesté sur les conditions dans lesquelles
cette réforme fondamentale allait se mettre en place au détriment de l’intérêt
des justiciables et des associations qui prennent en charge ces personnes
protégées. Mise en oeuvre sans réel moyen de fonctionner, cette réforme est en
train de montrer ses limites. Depuis lors, aucun projet nouveau n’a été porté
par la chancellerie sur ces questions. Seule une loi à l’initiative de Jean-Luc
WARSMANN, Président de la commission des lois de l’Assemblée Nationale,
transférant la charge des tutelles mineur aux JAF et créant un magistrat
délégué à la protection des majeurs a été adoptée le 28 avril 2009.
9 – Renforcement de la protection des entreprises en difficultés
(procédure de sauvegarde) La dernière grande réforme du droit des
entreprises en difficultés date du 26 juillet 2005. Depuis lors, les nombreuses
lois sur l’économie ont modifié à la marge certaines dispositions. Ainsi en
est-il de la loi de modernisation de l’économie adoptée le 4 août 2008, mais ce
texte a été porté par Christine LAGARDE et non par Rachida DATI.
10 - Réforme de la procédure de surendettement C’est une
fausse affirmation, il n’y a eu aucune réforme de la procédure de
surendettement depuis juin 2007. Les dernières grandes réformes de la question
datent des 1er août 2003, 18 janvier 2005, 13 juillet 2006 et 5 mars 2007.
Seule une disposition très technique a été adoptée dans le cadre de la loi
n°2007-1787 du 20 décembre 2007, qui permet au juge d’ouvrir et clôturer une
procédure par un même jugement. C’est en outre un texte qui n’a pas été porté
par le ministère de la Justice, s’agissant à l’origine d’une proposition de loi
de Jean-Luc WARSMANN.
11 - Création du contrôleur général des lieux de privation de
liberté Une des vraies réformes, attendue par tous depuis
longtemps ! Les premières visites et les premiers rapports d’activité ont
démontré le caractère indispensable de cette fonction. Reste que les moyens
alloués à Jean-Marie DELARUE pour contrôler l’ensemble des lieux de détention
en France sont assurément insuffisants et qu’il n’a qu’un pouvoir de
dénonciation. Par ailleurs, la pérennité de l’institution n’est pas assurée.
Elle pourrait être supprimée, les compétences étant transférées au nouveau
défenseur des droits, créé par la réforme constitutionnelle de juillet
2008.
12 - Présentation du projet de loi pénitentiaire Le mot
« présentation » est très symptomatique de ces fausses réformes non
abouties ! Une longue concertation a été organisée très en amont, ce dont
il faut se féliciter. Le texte, réclamé par tous les partenaires concernés, a
néanmoins été déposé tardivement sur le bureau du Sénat en juillet 2008. C’est
grâce à l’insistance de Jean René LECERF, sénateur et rapporteur du texte, que
l’examen a pu avoir lieu dans des délais qui commençaient à devenir
déraisonnables. Face au manque d’ambition du texte, Jean-René LECERF a procédé
à de nombreuses auditions et profondément retravaillé le texte d’origine, au
point qu’en séance publique le sénateur Robert BADINTER lui a rendu hommage en
parlant de la loi pénitentiaire comme de la loi « LECERF ». Alors que le
travail parlementaire se révélait de grande qualité, le gouvernement a déclaré
l’urgence sur le texte, interdisant aux débats d’aller à leur terme dans de
bonnes conditions. Chacun a compris que cette déclaration d’urgence, largement
contestée y compris par le Président de l’Assemblée Nationale, n’avait d’autre
objectif que de permettre à Rachida DATI d’apposer son nom sur cette loi
importante avant de quitter la place Vendôme. Mais l’examen du texte par
l’Assemblée Nationale, initialement fixé au 12 mai, a été reporté sine die, au
profit d’autres textes manifestement plus urgents … Compte tenu de la situation
carcérale française, c’est à l’évidence une très mauvaise nouvelle.
13 - Lancement d'un plan de prévention des suicides en
prison 115 personnes se sont suicidées en prison en 2008 contre 96 en
2007. Depuis janvier 2009, 59 suicides ont été recensés parmi les personnes
détenues et plusieurs surveillants ont également mis fin à leurs jours. Enfin,
les maisons d’arrêt ont été bloquées par les surveillants de prisons pendant
plusieurs jours. La situation carcérale mérite une réflexion d’ensemble et des
moyens pour faire face à la crise. La problématique est connue et les moyens
d’y répondre aussi. Néanmoins, la Garde des Sceaux a préféré obtenir un nouveau
rapport sur ce sujet et chargé le professeur Louis ALBRAND d’une mission. Un
pré rapport déposé début février 2009 présente 15 mesures destinées notamment à
humaniser les prisons et à mieux prendre en compte dès l’incarcération la
personnalité du détenu et l’éventuel risque suicidaire. Le rapport définitif
aurait du être remis à la Garde des Sceaux le 3 avril 2009. Le professeur
ALBRAND a refusé de se rendre au ministère estimant que son rapport avait été
modifié. La presse s’est faite l’écho de ce problème. Alors que le rapport dans
sa version d’origine estimait que «la surpopulation carcérale était en cause,
car elle était venue aggraver les conditions de détention et contrarier les
mesures de prévention », le rapport final (modifié) retient que « les
difficultés et les angoisses abondamment relatées par les media trouvent un
écho en détention. Expliquer les suicides uniquement par les conditions de
détention ‘inhumaines et dégradées’ apparait donc particulièrement réducteur ».
Que la polémique soit ou non fondée, il n’en reste pas moins qu’aux dires mêmes
du professeur ALBRAND aucune des préconisations du pré rapport de février n’a
été mise en oeuvre en pratique. Enfin, Rachida DATI, après une série de
suicides médiatisés, avait instauré par circulaire une obligation de contrôle
des détenus par les surveillants toutes les deux heures. Cette mesure annoncée
comme essentielle, mais que chacun savait inapplicable et inefficace a
finalement été abrogée quelques semaines plus tard suite à la grogne des
surveillants de prisons.
14 - Amélioration de la prise en charge de la santé des
détenus Les problèmes médicaux et surtout psychiatriques en prison
sont très importants et ils ne datent pas de l’arrivée de Rachida DATI place
Vendôme. Chacun se souvient du livre de Véronique VASSEUR, médecin chef à la
Santé. Mais la situation n’a pas favorablement évolué depuis 2007. Une partie
du texte sur les « peines planchers » est consacrée à la question de
la prise en charge en prison des délinquants et criminels sexuels
(systématisation de l’injonction de soins à la sortie de détention, incitation
à accepter des soins en détention). Dans leur rapport sur les conditions
d’application de cette loi, les députés CARESCHE et GEOFFROY, notent que
« malheureusement, aucune donnée tant sur le refus de soins que sur le
refus de libération conditionnelle en raison d’un refus de soins n’est
aujourd’hui disponible. Vos rapporteurs déplorent ce manque d’éléments pourtant
indispensables pour évaluer l’application de la loi ». Par ailleurs, on aurait
pu penser que la loi pénitentiaire allait aborder ces questions. Le projet
présenté par Rachida DATI au Sénat ne présentait que des principes vagues,
entérinant des pratiques communément admises dans les lieux de détention. Ce
sont les sénateurs qui ont imposé par voie d’amendement un certain nombre
d’obligations à la charge de l’administration pénitentiaire en matière de
prévention et du maintien en bonne santé des détenus. En la matière, c’est
surtout de moyens dont manquent cruellement les prisons.
15 - Création de pôles anti-discrimination dans les
tribunaux Ces pôles ont été mis en place par simple circulaire
adressée aux procureurs généraux et aux procureurs le 11 juillet 2007. Des
magistrats référents ont donc été désignés dans les différents parquets de
France. Près de deux ans après cette initiative, on attend toujours un bilan de
leur activité. En réalité ces magistrats ne sont que très rarement sollicités
et les procédures qu’ils sont amenés à traiter l’étaient déjà de toute façon
auparavant. Il s’agissait donc d’un pur effet d’annonce.
II - Sanctionner
16 - Création des peines planchers pour les délinquants
récidivistes
Il s’agissait là d’un engagement de campagne du Président de la République
que Rachida DATI a mis en oeuvre très rapidement. A l’Assemblée Nationale, elle
expliquait en juillet 2007 que le « nouveau régime est un signal fort
donné à tous : aux Français qui en ont assez de l’insécurité ; aux
victimes et à leurs familles pour que des faits aussi graves que des viols en
réunion, des homicides ou des vols avec violence ne se reproduisent pas ;
aux personnes déjà condamnées qui, clairement, sauront ce qu’elles
encourent ; aux magistrats qui vont pouvoir disposer d’un outil adapté et
gradué » et encore « les peines minimales, c’est plus de crédibilité
pour la prévention, qui pourra s’appuyer sur la menace d’une sanction claire et
affichée. La certitude de la sanction, c’est le premier outil de la prévention.
Les peines minimales, c’est aussi plus de garantie de durée et d’efficacité
pour le travail d’aide à la réinsertion». Très logiquement, on aurait du
assister à une baisse de la délinquance, notamment de la plus grave d’entre
elle, compte tenu de l’augmentation de la durée des peines qui pouvaient
potentiellement être prononcées. Il n’en a rien été. Le rapport de
l’Observatoire National de la Délinquance a ainsi noté que si la délinquance
avait baissé de 0,86 % en 2008, les violences aux personnes et les vols à main
armée avaient explosé (2,40 % pour les premiers et 15,40 % pour les seconds).
L’effet dissuasif de la peine n’aurait donc aucun effet sur les délinquants,
surtout les plus chevronnés, ce qui n’est une surprise pour personne !
Dans leur rapport sur l’application de cette loi, les députés CARESCHE et
GEOFFROY notent même que « le dispositif des peines minimales avait été
conçu pour lutter contre la récidive d’actes graves, notablement de violences
faites aux personnes. On constate qu’il concerne principalement les
«petites » infractions et qu’il n’est pas ciblé sur les actes les plus
insupportables pour la société. Outre que cette situation ne correspond pas à
l’intention initiale des auteurs de la loi, elle induit un décalage entre
l’importance des peines plancher et les infractions constatées qui est à
l’origine des difficultés d’application de la loi par les magistrats ». Par
contre, l’effet a été immédiat sur la surpopulation carcérale. On peut en effet
lire dans le même rapport « Dans ces conditions, et sous les réserves
méthodologiques liées à une étude de cette nature, l’impact de la loi du 10
août 2007 pourrait être évalué à une augmentation de la population carcérale de
2,5% ». Et quand on sait que le professeur ALBRAND a fait un lien direct entre
la surpopulation carcérale et le taux de suicide en prison, on voit bien quel
est l’impact négatif d’une loi dont il aurait mieux valu faire
l’économie.
17 - Création de la rétention de sûreté pour les criminels les plus
dangereux En quelques mois, Rachida DATI a présenté plusieurs textes
relatifs aux criminels sexuels dangereux. Une première série de dispositions
figurait dans le cadre de la loi sur les peines planchers. Mais à peine
celle-ci adoptée, consécutivement à deux faits divers particulièrement
sordides, une nouvelle loi était présentée au parlement. L’objectif était
d’instaurer le maintien en rétention après la peine pour les criminels jugés
dangereux par un collège de médecins. Le texte initial prévoyait même une
application immédiate aux personnes déjà condamnées, faisant fi d’une principe
juridique essentiel qui est celui de la non rétroactivité de la loi pénale plus
sévère. Le conseil constitutionnel y a mis bon ordre en censurant en partie ces
dispositions. Au final, la loi, dans sa partie rétention de sureté, sera donc
applicable en 2023, et uniquement si, pendant la durée de l’incarcération, les
personnes ont pu bénéficier des soins, notamment psychiatriques et
psychologiques, que leur état nécessite. Quand on sait la faiblesse des moyens
en matière de suivis psychiatrique et psychologique des détenus … Reste que
Rachida DATI dit que la loi s’applique et qu’une centaine de personnes est
potentiellement concernée par le régime de la surveillance de sureté. La
réalité c’est que cette surveillance n’a été mise en place à ce jour que pour
un seul détenu libéré, qui de toute façon aurait pu être pris en charge dans un
cadre procédural qui existait auparavant. Le texte a été largement critiqué.
Ainsi dans son mémorandum du 20 novembre 2008 Thomas HAMMARBERG, Commissaire
aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, a indiqué qu’il «partage
certaines des préoccupations exprimées notamment quant au risque d’arbitraire
qui découle de l’appréciation de la dangerosité du criminel. La notion de
« dangerosité », à partir de laquelle est prononcée la rétention de
sûreté, n’est pas une notion juridique claire. Son contenu scientifique est
également flou dans la mesure où l’évaluation de la dangerosité criminologique
et du risque de récidive semblent sujets à controverse et la France semble
manquer d’outils pour évaluer avec précision cette dangerosité. Ainsi les juges
seront amenés à prononcer une mesure de rétention en se fondant principalement
sur le pronostic de « dangerosité » délivré par une expertise
médicale. Même si cette décision leur appartiendra, elle sera largement dictée
par l’expertise. Comme en matière de peines, l’existence d’un doute quant à la
dangerosité devra profiter au condamné. De plus, on peut s’interroger sur la
situation dans laquelle sera placé le juge en cas de divergence entre experts.
La logique du risque zéro ne devrait pas devenir la règle, au détriment des
libertés individuelles ». Il invite en conséquence à « une extrême
précaution dans l’application de la rétention de sûreté qui devrait constituer
une mesure de dernier ressort. Il encourage également les autorités à examiner
les résultats obtenus par les autres pays où une mesure similaire est en
vigueur ainsi qu’à recourir à des études indépendantes régulières afin de
déterminer si cette législation contribue réellement à la protection de la
société ». Ce texte pourrait être appelé à changer encore ! Le Président
de la République n’ayant guère apprécié la censure partielle du Conseil
Constitutionnel, il a confié une mission au Premier Président de la Cour de
Cassation. Ce rapport sitôt rendu, un projet de loi « tendant à amoindrir
le risque de récidive criminelle » a été déposé sur le bureau de
l’Assemblée Nationale le 5 novembre 2008. Ce texte qui ne présente aucune
disposition réellement novatrice est en attente d’examen au parlement. Il y a
fort à parier qu’il ne sera jamais voté …
__18 - Tenue d'une audience publique en matière d'irresponsabilité pénale
des criminels atteints de troubles mentaux__ Un fait divers, une réforme. Un
schizophrène est déclaré irresponsable pénalement dans le cadre d’un double
meurtre particulièrement sordide à Pau, le Président de la République en
déplacement rencontre les familles et s’émeut de la situation, la Garde des
Sceaux dépose un projet de loi. Mais quelles réelles avancées ? Une
procédure particulière et une audience publique ? Mais elles existaient
depuis des années. On l’a bien vu avec le dossier de Romain DUPUY. La loi du 9
mars 2004 avait introduit l’obligation faite au juge en cas d’irresponsabilité
mentale de l’auteur présumé (ou en cas de décès de celui-ci) de préciser dans
son ordonnance de non lieu s’il existait des charges suffisantes établissant
que l’intéressé avait commis les faits reprochés. La loi du 8 août 1995 avait
imposé une information supplémentaire à destination des victimes (notification
de l’expertise concluant à l’irresponsabilité pénale après convocation des
parties civiles au cabinet du juge d’instruction, contre expertise de droit par
un collège d’expert). Enfin, la même loi de 1995 prévoyait en appel devant de
la chambre de l’instruction, un débat contradictoire, éventuellement public, en
présence du mis en examen, des experts et des parties civiles. C’est donc plus
à une amélioration d’un dispositif existant préalablement qu’à une vraie
réforme de fond à laquelle on a assisté : une modification sémantique avec
la fin de l’ordonnance de non lieu, une saisine automatique de la chambre de
l’instruction et la possibilité pour celle-ci après avoir constaté
l’irresponsabilité pénale de prendre des mesures de sûreté contre la personne
poursuivie, le non respect de ces mesures constituant une infraction pénale !!!
Les premières expériences de ce texte ont montré que les parties civiles
demeuraient frustrées par l’audience qui ne répond pas à leurs attentes. Parce
que la vérité c’est que l’on ne juge plus les « fous » en France
depuis l’ancien régime !
19 - Création d'un code de justice pénale des mineurs
Rachida DATI a mis en place un groupe de travail destiné à réfléchir à la
réforme de la procédure applicable aux mineurs délinquants, celle-ci étant
devenue au fil des réformes très complexe à appréhender et au final peu claire,
même pour les professionnels. Il faut dire que les ajouts successifs y compris
depuis 2002 au fil des textes voulus par le Ministre de l’intérieur de l’époque
n’avaient pas contribué à alléger le texte. L’USM était favorable à une
simplification et une réécriture du droit, à condition que les principes posés
par la convention internationale des droits de l’enfant (spécialisation des
juridictions, primauté de l’éducatif sur le répressif, atténuation de la
responsabilité pénale, progressivité des réponses judiciaires) soient
maintenus. La commission a rendu le 5 décembre 2008 un rapport très
controversé, dont Rachida DATI a estimé que certaines propositions, comme la
possibilité d’incarcérer des mineurs dès 12 ans, constituaient des mesures de
bon sens. Face au tollé provoqué par ces déclarations et au refus du Premier
Ministre d’envisager de telles évolutions, la garde des Sceaux a été contrainte
de faire machine arrière. Le pré projet diffusé récemment apparait très en
retrait des annonces initiales. Il est en tout cas loin d’être adopté par le
parlement, les premières concertations avec les professionnels concernés venant
à peine de démarrer.
20 - Accélération du programme d'ouvertures de prisons De
nouvelles maisons d’arrêt sont ouvertes depuis 2007 et vont continuer à l’être.
Attribuer ce programme à Rachida DATI est sans aucun doute excessif. Compte
tenu du temps nécessaire entre la décision de construire une prison et son
ouverture effective, il est évident que les prisons ouvertes depuis 2007 sont à
relier avec des décisions prises par le prédécesseur de Rachida DATI place
Vendôme. Le programme « 13200 » (nouvelles places en détention) était
prévu dans la loi d’orientation et de programmation pour la Justice datant du 9
septembre 2002. Fin 2008, seule une grosse moitié des places prévues avait été
livrée. Reste à savoir ce que sera le programme immobilier pénitentiaire pour
les prochaines années. Le budget pénitentiaire est en hausse régulière depuis
quelques années. Il faut dire que la situation des prisons est tellement
dégradée que ce sont des moyens massifs qui devraient être injectés tous les
ans, pour mettre la France aux normes européennes. La situation carcérale s’est
en réalité dégradée depuis deux ans. La surpopulation s’est aggravée et les
suicides se sont multipliés. Rachida DATI explique qu’en 2012 la France
disposera de 62000 places de prison, soit autant que de détenus à l’heure
actuelle. Ce qu’elle oublie de dire c’est qu’en 2012 le nombre de détenus
prévisibles en fonction des lois répressives actuelles, et à supposer que de
nouvelles lois plus répressives ne soient pas adoptées d’ici là est fixé à 80
000. La meilleure preuve en est l’installation au centre pénitentiaire de
Nancy, dont l’inauguration est très récente, de 900 lits pour une prison prévue
pour accueillir 690 détenus ! Au final en 2012 c’est à une nouvelle
aggravation de la surpopulation carcérale à laquelle il faut s’attendre
!
21 - Développement des aménagements de peines C’est une
réalité, leur nombre a cru dans des proportions substantielles. Il faut
néanmoins dire que c’est une orientation ancienne et que les dispositifs en
place sont largement et depuis des années utilisés par les juges d’application
des peines et les magistrats du parquet chargés de l’exécution des peines, qui
sont bien conscients de la problématique en prison et de l’intérêt de ces
dispositifs de suivi des sortants de prison en matière de lutte contre la
délinquance et de la récidive. Rachida DATI a par circulaire souhaité une
généralisation de ces aménagements de peine, notamment du bracelet électronique
fixe et mobile. La loi pénitentiaire comprend à cet égard des dispositions qui
vont systématiser les sorties anticipées et encadrées et les aménagements de
peine (pour des peines pouvant aller jusqu’à deux ans contre un an à l’heure
actuelle). Cette politique de développement des aménagements de peine pourrait
être intéressante, si tous les moyens étaient donnés à l’administration
pénitentiaire et notamment aux services de probation et d’insertion pour
fonctionner de manière optimale et si elle n’était pas vécue place Vendôme que
comme un moyen de désengorger des prisons surpeuplées. Paradoxe suprême,
certaines des dispositions ont pour seul objectif, mais sans le dire aux
français, de détricoter la loi sur les peines planchers, dont il convient en
urgence, de corriger les excès. C’est la marque même de l’incohérence de la
politique pénale en France : on demande aux juges dans un premier temps de
prononcer des peines, y compris d’emprisonnement ferme, de plus en plus
lourdes, pour dans un deuxième temps, demander aux mêmes juges d’aménager ces
peines pour éviter l’incarcération présentée comme favorisant la délinquance et
la récidive.
III - Servir
22 - Simplification et allègement des procédures
judiciaires La nécessaire réforme de la carte judiciaire imposait
préalablement une réflexion d’ensemble sur le périmètre d’intervention du juge,
sur les contentieux de proximité et sur ceux qui du fait de leur technicité
pouvaient être mieux traités dans des pôles spécialisés. Rachida DATI a décidé
des fermetures de tribunaux avant, face au tollé provoqué par ces annonces, de
demander au recteur GUINCHARD de présider une commission chargée de réfléchir
sur la répartition des contentieux. La commission a travaillé pendant des mois
et a rendu fin juin 2008 un rapport très fourni, très complet et cohérent, à
condition qu’une grande partie des propositions soient mises en oeuvre
concomitamment. Dans son discours prononcé à l’occasion de la remise de ce
rapport, Rachida DATI indiquait « Durant l’été, la Chancellerie va
travailler à l’élaboration d’un grand projet de loi sur la base de votre
rapport. Le texte gouvernemental sera bien évidemment soumis à concertation à
la rentrée. Ce sera un texte majeur. Car nous partageons tous l’ambition d’une
justice lisible, cohérente et efficace : c’est bien l’ambition raisonnée
d’une justice apaisée ». Ce grand texte, nous l’attendons toujours. Il n’a
jamais été rédigé et ne le sera sans doute jamais. Face à cette inaction, deux
propositions de loi, l’une de Jean-Luc WARSMANN, Président de la Commission des
lois de l’Assemblée Nationale sur la simplification du droit, l’autre du
sénateur BETEILLE, sur l’exécution des décisions de Justice ont été présentées
au parlement. La première a été adoptée définitivement le 28 avril 2009. La
seconde adoptée au Sénat le 12 février 2009 est en attente sur le bureau de
l’assemblée nationale. Elles n’ont intégré que quelques unes des propositions
de la commission GUINCHARD. Le reste est probablement enterré … hélas !
Parallèlement, le 24 mai 2008, Jean Claude MAGENDIE, Premier Président de la
Cour d’Appel de Paris, a remis à Rachida DATI un rapport sur la célérité et la
qualité de la justice devant les Cours d’Appel, dont les propositions étaient
destinées à rendre plus simples, plus lisibles et plus rapides les procédures
en appel essentiellement en imposant un calendrier de procédure, en donnant un
pouvoir accru au conseiller de la mise en état, en instaurant des règles de
présentation normalisées des conclusions d’appel. Dans son discours du 25 juin
2008, la garde des Sceaux indiquait que ces propositions devaient former «la
seconde phase de la modernisation de la Justice » qu’elle entendait
présenter avant la fin de l’année 2008. Fin mai 2009, aucun projet de texte
n’est à l’étude. A croire que dans ces domaines pourtant essentiels, seul
importait l’effet d’annonce et non la mise en place des réformes dans l’intérêt
de la Justice et des justiciables
__23 - Renforcement de la coopération judiciaire européenne (interconnexion
des casiers judiciaires, reconnaissance des divorces, coordination en cas
d'enlèvement d'enfants)__
La présidence française de l’Union européenne en matière de justice n’a
guère laissé de souvenirs précis. Mais donnons acte à Rachida DATI qu’il s’agit
en général de projets de longue haleine, très complexes à mettre en oeuvre
compte tenu des différences de systèmes judiciaires et qu’il n’est pas aisé de
faire aboutir !
24 - Développement des nouvelles technologies dans les tribunaux On peut
citer plusieurs exemples de l’arrivée des nouvelles technologies dans les
tribunaux : la numérisation des procédures, la mise en état par internet
des dossiers en matière civile, l’enregistrement vidéo des interrogatoires dans
les cabinets des juges d’instruction, la généralisation de la visio-conférence
et la mise en oeuvre du programme dit Cassiopée destiné à interconnecter les
fichiers parquet – siège. Les résultats sont variables. Pour la numérisation
des dossiers, elle est en cours effectivement, mais loin d’être généralisée,
faute de station de numérisation en nombre suffisant, faute de personnel formé
à ces tâches et en raison des larges plages de maintenance rendant le serveur
indisponible. La mise en état des procédures civiles sans audience est certes
un progrès et un gain de temps, mais il impose un équipement de l’ensemble des
avocats et induit des coûts pour ceux-ci. La généralisation de ces dispositifs
qui existent à titre expérimental avec succès, n’est là encore pas pour demain.
L’enregistrement vidéo des actes d’instruction était une volonté du législateur
après l’affaire d’Outreau. D’une utilité relative, puisque contrairement aux
auditions par les enquêteurs, au stade de l’instruction, greffier et avocats
sont présents dans le bureau du juge. Pascal CLEMENT avait indiqué que cela ne
coûterait pas grand-chose d’installer des web-cam dans les cabinets
d’instruction. Rachida DATI a du mettre en oeuvre cette réforme. Au final,
l’équipement des 649 cabinets d’instruction, qui s’est mis en place avec
difficulté et dans nombre d’endroits par partage du matériel aura couté plus de
2 millions d’euros. Pour quel résultat quand on sait que ces enregistrements ne
sont jamais ou quasiment jamais visionnés et que prochainement on annonce la
suppression du juge d’instruction ! La visio-conférence est présentée par
Rachida DATI et ses services comme l’un des moyens d’une justice moderne. Sa
généralisation est clairement envisagée au motif qu’elle permettrait
d’économiser sur les frais d’extraction des détenus. Une circulaire a même été
récemment diffusée, imposant des « sanctions financières » (par le
biais d’une baisse de crédits) aux juridictions qui n’utiliseraient pas
suffisamment ce dispositif. La commission d’enquête parlementaire consécutive à
l’affaire d’Outreau avait insisté sur la nécessité absolue pour les magistrats
de faire preuve d’épaisseur humaine et plus généralement de plus d’humanité. Il
est surprenant que le ministère souhaite mettre en oeuvre de façon systématique
un dispositif dont le résultat immédiat sera une mise à distance certaine entre
le justiciable et son juge, ôtant en réalité toute spontanéité à l’entretien.
Enfin le programme Cassiopée, destiné à regrouper l’ensemble des applications
pénales vieillissantes des TGI et CA. Cela fait 15 ans que l’on en parle. Son
implantation sur quelques sites pilotes est une catastrophe. Données perdues ou
mal enregistrées, erreurs dans les trames et au final, greffiers désabusés et
submergés par des tâches nouvelles. Et comme pour le secrétariat général du
Ministère de la Justice, il ne s’agit non pas d’un échec, mais d’un
« succès en devenir », au lieu d’en rester à l’expérimentation sur les
sites pilotes actuels, la chancellerie se livre à la généralisation dans
l’ensemble des juridictions de ce logiciel qui ne marche pas, ou si mal
!
25 - Rénovation de la carte judiciaire ; Cette « rénovation »
concerne deux domaines. Le premier hérité de son prédécesseur est la
localisation des pôles d’instruction, créés par la loi du 5 mars 2007. Le
second, la réforme de la carte judiciaire et la suppression de très nombreux
tribunaux. Un point commun entre ces deux réformes menées concomitamment :
l’absence de toute concertation avec les magistrats, avocats et élus locaux et
le caractère brutal des annonces. Au final une réforme que chacun appelait de
ses voeux, qui n’a suscité que des mécontentements. Une réforme qui en outre
n’est pas réellement faite. Seules les décisions ont été prises, mais la mise
en oeuvre pratique pose d’innombrables problèmes à ce jour non résolus
quoiqu’en dise la chancellerie. Ainsi, pour ce qui concerne les pôles de
l’instruction, le conseil d’Etat a annulé le 19 décembre 2008 les décrets de
localisation, pour vice de procédure. Le commissaire du gouvernement a même
dénoncé « l’excès de précipitation et d’approximation de la part de
l’administration ». Un autre décret a du être repris en urgence. Il laisse
entier le problème des dossiers, notamment criminels, ouverts dans des pôles
d’instruction qui ont été instruits par des magistrats dont la compétence
territoriale faisait défaut. Pour la suppression des tribunaux, de multiples
recours devant le conseil d’Etat ont été déposés, par les avocats, les élus
locaux et les magistrats. La chancellerie joue la montre en refusant de déposer
son mémoire et en n’ayant de cesse d’abroger les décrets concernés pour les
reprendre immédiatement sous une forme légèrement modifiée, interdisant ainsi
au conseil d’Etat de se prononcer sur le fond de la réforme. La première partie
de celle ci, à savoir la suppression des tribunaux d’instance doit se mettre en
place en janvier 2010. A ce jour, d’immenses inquiétudes subsistent sur les
conditions matérielles dans lesquelles ces fermetures vont se faire. Quels
locaux vont pouvoir accueillir magistrats et fonctionnaires ? Comment vont
pouvoir fonctionner entre eux des systèmes informatiques souvent non
compatibles ? Autant de questions sans réponses qui laissent l’ensemble
des personnels particulièrement désemparé.
26 et 27 - Modernisation de l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) et
ouverture de classes préparatoires aux écoles du ministère de la Justice pour
les jeunes issus de la diversité L’ouverture des classes préparatoires est une
réalité. Elle n’est pas contestable. L’est davantage la réforme du concours
d’entrée à l’ENM et la modification de la scolarité. Un recours devant le
conseil d’Etat a d’ailleurs été déposé. Le point le plus sensible est la
question des tests psychologiques au concours d’entrée. Présenté comme une des
réponses à l’affaire dite d’Outreau, au cours de laquelle le travail des
psychologues a été largement critiqué, il est pour le moins paradoxal que l’on
envisage de faire déterminer des profils de personnalité qui permettraient ou
ne permettraient pas de devenir magistrat, d’autant plus que personne n’a
clairement voulu expliquer quel était ce profil attendu. Quant à la scolarité
elle-même, elle vise désormais, non plus à former les magistrats aux fonctions
précises qu’ils vont être amenés à exercer, mais à donner une formation
davantage généraliste, présentée comme plus humaine, mais aux contours
extrêmement flous. Là encore, il est étonnant de constater cette volonté de
remettre en cause une formation qui est copiée dans le monde entier, nombre de
délégations étrangères venant visiter les locaux de l’école à Bordeaux et bon
nombre de pays y envoyant leurs futurs magistrats.
28 - Améliorations des conditions de travail des personnels des juridictions
Des mots, des mots, des mots … On ne peut que se féliciter du plan de
sécurisation des tribunaux, mis en oeuvre après l’agression à coup de couteau
d’un juge des enfants de Metz dans son cabinet. Encore que compte tenu des
coupes sombres dans les budgets des juridictions, il est très probable que pour
pouvoir « boucler » l’exercice budgétaire 2009 les chefs de cours et
de juridictions soient amenés, d’ici à l’automne, à alléger les dispositifs de
sécurité faute de pouvoir payer les différents prestataires de service. Mais
au-delà de cela, on ne voit guère à quoi Rachida DATI fait référence. Tous ceux
qui fréquentent les palais de justice le constatent. La situation n’a guère
changé sur le plan matériel hormis l’ouverture de quelques nouveaux palais de
justice, dont la construction avait d’ailleurs été décidée bien avant l’arrivée
de Rachida DATI place Vendôme. Un plan de construction ou de rénovation
d’ampleur semble à l’étude … mais pour cela il faudra beaucoup d’argent ce dont
le ministère de la Justice manque cruellement. Il suffit de constater le
blocage total depuis des années du projet nécessaire de construction du palais
de justice de Paris, même si le Président de la République a annoncé récemment
sans concertation, au grand dam des avocats l’implantation du futur TGI de
Paris dans le quartier des Batignolles. Enfin sur le plan humain, la situation
est plus dégradée que jamais compte tenu de la politique de recrutement des
magistrats et fonctionnaires mise en place par la chancellerie. Moins 1700
postes de magistrats à court ou moyen terme si on en croit certaines rumeurs
inquiétantes, mais persistantes ! La réalité est que la mise en oeuvre de
la RGPP et l’absence de remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant en
retraite s’applique également à la Justice, mais sans que cet objectif soit
annoncé. On comprend bien pourquoi puisque tous les classements internationaux
en la matière mettent la France parmi les plus mauvais élèves de la classe
européenne. Seulement 12 magistrats pour 100 000 habitants en France, plus du
double en Allemagne ; seulement deux fonctionnaires par magistrat en
France, quatre fois plus en Espagne. On comprend aisément avec ces chiffres
pourquoi la justice française est si lente et fonctionne si mal malgré
l’abnégation de ses personnels. Et très franchement l’action de Rachida DATI en
ce domaine n’aura guère hélas tranché avec celle de ses prédécesseurs
!
29 - Modernisation de l'organisation du ministère de la Justice Une
modernisation qui était souhaitable, mais qui avait déjà été initiée du temps
de Pascal CLEMENT avec la création du secrétariat général du Ministère. Cette
modernisation se serait poursuivie. Rachida DATI a surtout beaucoup communiqué
sur la mise en place d’un véritable service des ressources humaines au sein du
Ministère. Un responsable de ces questions a été recruté spécialement et, pour
ce qui concerne les magistrats, des entretiens ont eu lieu dans les
juridictions avec des représentants de ce service. Deux ans après, qu’en est
il ? Le chargé des ressources humaines a quitté ses fonctions début 2009
et vient à peine d’être remplacé. Les entretiens d’évaluation n’ont rien donné.
Et les magistrats continuent à être nommés dans le cadre de ce que l’on appelle
les « transparences », sans que réellement leurs parcours ne soient
valorisés. Une bonne idée au départ qui n’a pas réussi à être mise en oeuvre,
faute de suivi, d’information et de clarté !
30 - Fusion des professions d'avoué et d'avocat La Chancellerie a annoncé le
9 juin 2008 la suppression des avoués de Cours d’Appel et leur fusion avec la
profession d’avocat. Depuis lors, des discussions sur les modalités et les
délais de cette suppression sont en cours. Le rapport DARROIS sur les
professions du droit y consacre un chapitre. Un texte a été récemment présenté
en Conseil des Ministres. Il est donc loin d’être voté. Le problème majeur,
au-delà de la question de l’opportunité de supprimer une profession, est celle
de l’indemnisation des intéressés et du rachat de leurs charges, dans un
contexte de crise économique.
***** D’aucuns, à la lecture de ce catalogue de réformes présentées comme mal
pensées ou incohérentes entre elles, inabouties ou non budgétées, se diront que
les magistrats exagèrent et sont bien peu respectueux de l’action d’une
ministre qui a tellement fait bouger les lignes, comme elle se plait
fréquemment à le rappeler. Pourtant, ce bilan est objectif. Et si l’USM s’est
livrée à cette tâche, c’est parce que les magistrats qui travaillent au
quotidien dans des juridictions surchargées, dans des locaux parfois
insalubres, sans codes à jour, sans greffiers en nombre suffisants et depuis
quelques années hélas, sans reconnaissance de la difficulté de leur tâche par
les représentants de l’Etat ne veulent pas, dans quelques années, se voir
reprocher la persistance des problèmes et que leur soit imputée la
responsabilité des dysfonctionnements qui ne manqueront pas de continuer à se
produire. Au-delà des effets d’annonce, il est maintenant indispensable que les
responsables politiques donnent vraiment à la Justice les moyens de fonctionner
et lui rendent le lustre et le respect qu’elle n’aurait jamais du perdre dans
une démocratie digne de ce nom !
Christophe REGNARD Président de l’Union Syndicale des Magistrats